Chapitre premier

Faruto

«  Et en vérité je vous le dit, une pourriture informe viendra du sol, grouillante et nombreuse, et ravagera tout sur son passage, et il sera impossible de la contrer, et nombreux seront ceux qui mourront en se dressant contre elle. Mais à la fin, on coupera la tête à cette pourriture informe. Et vous le saurez, je vous le promets, que deux têtes repousseront. Quand vous aurez coupé ces deux têtes, et que d’autres viendront après elle, vous réaliserez alors que ce n’est pas la tête qui pourrit vos âmes, vos terres, vos vies, mais que des racines profondes faisaient pousser ces têtes. En vérité, je vous le répète : tout est perdu. Le monde est une lande stérile.»

Scribe Gamaraxel VIII, Prophéties Initiales du Dieu du Nord

 

 

« Marcher dans le désert, mais il n’y a que vous qui trouviez ça drôle, cher ami ! »

Belle la Poétesse, Celestins, Acte V, Scène II

 

Année 4052, Ere de la Source, An 3 Ap. Kaulas

 

 Trois ans. Cela n’est pas assez long pour changer toutes les vieilles habitudes d’une nation. L’Agnarie n’était plus, du moins pas dans sa forme ancienne. Une longue révolution, entre l’année 4037 et l’année 4050, avait déchiré le pays. Une aventurière du nom de Léna Galgam avait profité de la corruption du pouvoir de la dynastie Baudde pour fomenter un vaste mouvement de révolte dans le nord du pays ; Elle avait pour cela utilisé la figure d’un enfant du nom de Varl Jénéal, un vague prétendant au trône dont le père avait été exilé dans les sauvages Barbaries quelques années plus tôt. Se servant de lui comme d’un pantin, et usant d’alliances contre nature et de magie noire, elle parvint à se tailler la part du lion dans le nord de l’Agnarie. Mais la guerre avait eu ses tragédies, et le commun des mortels ignorait les tenants et les aboutissants du conflit. Tout ce que l’homme du peuple en retira, c’est qu’au plus fort de la guerre civile, l’Agnarie millénaire, royaume fier, ancien et réputé pour sa puissance, fut envahi simultanément par le Wistallah, les Barbaries et le Ki-Zok, qui cherchaient à se partager les restes de la dynastie. Ce combat, qui tourna bientôt au pugilat mondial sur le sol Agnarien, ne put prendre fin que grâce à l’action de Sédall Durpince Junior, un des premiers lieutenants de Léna qui la trahit finalement, et d’Alfa Duprince Junior, son frère et ennemi juré, seul survivant de la haute aristocratie après la disparition mystérieuse de Baudde VIII et Baudde IX, les deux principaux prétendants à la couronne. Au Nord, Léna et Varl disparurent également, et fort peu nombreux sont ceux qui surent ce qu’ils devinrent. Alors que le Wistallah occupait l’Ouest du pays, bataillant avec le Ki-Zok pour le pillage des forteresses, et que les Barbaries occupaient les complexes miniers et gaziers de l’est, Alfa et Sédall mirent leurs haines familiales de côté et parvinrent à négocier la paix avec les autres puissances. Au prix de terribles concessions territoriales et d’un lourd tribut humain, l’Agnarie recouvrit un territoire indépendant, amputé de plusieurs régions fertile.

Alfa et Sédall, peu après la guerre, se rencontrèrent. Il était évident que l’Agnarie ne pouvait plus être ce pays immense et décentralisé qu’il avait été. Les fonctionnaires avaient presque tous disparu pendant la guerre, l’appareil d’état était ruiné et corrompu. Et les habitants du nord, libérés pendant presque quinze ans des contraintes de l’état féodal Agnarien, refusaient de réintégrer le royaume. Il fut donc convenu qu’Alfa occuperait la rive sud de la Vesta, le grand fleuve Agnarien, et que ce territoire resterait l’Agnarie Millénaire. Le nord de la Vesta, sur un territoire s’étendant du Wistallah aux Barbaries, deviendrait un nouveau pays. L’Empire de Kaulas, du nom d’un ancien héros elfe duquel Léna Galgam s’était réclamée. Au sud, l’état Agnarien continua donc d’exister, ruiné et sans ressource, mais tentant de se purger petit à petit de siècles de décadence et d’un système féodal archaïque sous l’égide d’une nouvelle dynastie, celle d’Alfa Ier. Sédall, quand à lui, eut la lourde charge de devenir le premier Empereur de Kaulas. C’était un état jeune, qui souhaitait dans ses fondements donner un certain pouvoir à la population. Mais il restait très instable, en mauvais termes avec ses voisins et n’avait encore qu’une agriculture et une production industrielle faible, à cause des dégâts énormes causés par la guerre (la plupart des combats ayant eu lieu au nord de la Vesta). De plus, l’agitation politique interne était une menace quotidienne. Il y avait de nombreux partisans de l’Agnarie, des fédéralistes qui souhaitaient éclater l’Empire au profit de seigneurs de guerre, des opposants à la démocratisation, et, à l’inverse, des agitateurs qui réclamaient l’instauration d’une démocratie complète et immédiate.

Le régime, sans atteindre la brutalité de Léna, qui fut une véritable dame de fer, ni l’arbitraire des dernières années de la régence de Baudde VIII, restait relativement répressif pour les opposants et ceux qui avaient été enfermés pendant la guerre civile. La peine de mort ayant été suspendue par l’Empereur, les prisons se retrouvaient pleines de pensionnaires qui attendaient un jugement ou une amnistie, dans un contexte de saturation totale des tribunaux qui fonctionnaient encore avec peine. Mais il semblait que les choses s’arrangeaient petit à petit, à mesure que de nouveaux magistrats sortaient des écoles mises en place par la jeune administration Impériale. Néanmoins, un des énorme travers de l’ancien état Agnarien était encore conservé par l’Empire : le Bagne de Tantar.

Le Bagne de Tantar n’était pas à proprement parler une prison dure ou un lieu de torture. D’ailleurs, aucun condamné à mort n’avait jamais foulé le sol de cette prison. Les détenus, tous des condamnés politiques ou des délinquants d’opinion qu’on voulait voir disparaître le plus longtemps possible, y étaient très bien traités, en semi-liberté dans la prison, bien nourris et bénéficiant de soins. De plus, ils n’étaient officiellement pas soumis à de très longues peines.

Néanmoins, la plupart d’entre eux avaient fini leur peine et avaient choisi de rester ici jusqu’à leur mort. La raison en était simple : on ne revenait pas du Bagne de Tantar. Du moins personne n’en avait jamais été capable. Pour comprendre cela, il faut préciser que la prison ne se situait pas n’importe où : elle se trouve au beau milieu du désert de Tantar, considéré comme la région la plus hostile du continent. Une vaste zone circulaire d’un rayon de trois cent kilomètres, balayée par des vents brûlants, au nord est de l’Empire. Cette région désertique, qui formait une partie de la frontière avec les Barbaries, était un mystère pour les érudits, qui ne s’expliquaient pas la présence de telles conditions climatiques dans une région qui aurait du être froide et sèche. On glosait énormément sur la nature magique de l’endroit. Mais quelle qu’en soit la raison, il y avait là un désert infranchissable à pied. D’autant plus qu’en dehors des conditions thermiques abominables et de la quasi absence d’eau, il fallait compter avec les nombreux animaux sauvages qui pullulaient à tous les coins du désert.

A la fin de la peine d’un détenu de Tantar, un choix lui était offert : rentrer chez lui par ses propres moyens avec trois litres d’eau et une couverture, ou bien rester au bagne jusqu’à sa mort. L’immense majorité d’entre eux choisissaient la seconde solution, conscient qu’ils n’avaient d’autre choix que de rester jusqu’à la fin dans cette immense garderie. Mais Faruto n’était pas de ceux-là.

Faruto Faruto, anciennement connu sous le nom de Faruto le Double, demi-elfe. 26 ans. Condamné pour une tentative de coup d’état à trois ans de prison. Vers la fin de la guerre civile, Faruto avait fomenté une révolte à Badda Gloria, la capitale dynastique Agnarienne. Utilisant un puissant sortilège de mimétique, il s’était accaparé les traits caractéristiques de la famille royale Agnarienne, se faisant passer pour un demi-frère de la branche royale, et avait fomenté un coup d’état rapide qui n’avait duré qu’une seule journée, mais avait mis la capitale à feu et à sang, entraînant une violente bataille urbaine entre les troupes loyalistes et celles qui prirent cette usurpateur comme un prétexte pour renverser Baudde VIII et son frère Baudde IX, qui tirait en coulisse les ficelles du pouvoir. Faruto avait été capturé par l’inspecteur Jon Ombre Charlie, un des héros de la guerre côté Agnarien, et envoyé à Tantar après un rapide procès où il n’y eut ni avocats, ni jury. Bien que condamné par l’Agnarie, ce fut Kaulas qui accepta de s’occuper du prisonnier, en vertu d’une clause des traités de paix de la fin de la guer

Après la naissance officielle du nouveau pays, qui se voulait opposé aux valeurs Agnariennes, il aurait pu être libéré et reconduit à la civilisation (comme ce fut le cas de quelques prisonniers politiques), ou éventuellement rejugé en bénéficiant d’un procès ou l’accusation n’avait pas valeur de preuve. Néanmoins, il ne fut pas du lot des libérés, car on le soupçonnait fortement de n’avoir pas agi seul d’être un agent du lointain Continent dit Noir, Amria. L’immense Conseil des Dix, regroupant presque tous les royaumes d’Amria, avait réfuté avoir été impliqué dans la guerre, et Faruto n’avait jamais rien avoué. Mais les autorités n’étaient pas dupes et refusaient de libérer un probable agent double d’une puissance étrangère.

Mais Faruto était un obstiné de nature, beaucoup plus que ne l’avaient imaginé ses juges, et il ne voulait pas passer le reste de sa vie dans ce bagne. Il avait donc choisi de partir à la fin de sa peine de prison, quitte à le payer de sa vie.

 

La lourde porte en ferraille du Bagne de Tantar s’ouvrit dans un grincement horrible, repoussant le sable et la poussière que le vent accumulait en hurlant sur les hauts murs du fort. Un petit orc à l’air malsain en sortit en reniflant, et regarda machinalement à droite et à gauche, comme si quelqu’un allait tenter de pénétrer le Bagne. Sûrement un réflexe acquis inconsciemment au fil du temps pour avoir l’impression d’être moins isolé. Mais à perte de vue, il n’y avait que le ciel d’azur, le soleil de plomb, et le sol désolé, parfois rehaussé d’une dune.

Il fit un petit pas en avant puis posa la besace qu’il portait en bandoulière. Il se retourna vers la prison et fit un signe. A l’intérieur, dans le poste de garde qui commandait l’accès aux portes, on entendit un bruit de chaînes sur le sol. Faruto sortit de la cabane les pieds déliés mais les poings toujours enchaînés, usage rituel pour faire sortir un prisonnier, ce qui était au demeurant ridicule vu que nul ne s’était jamais échappé du bagne durant sa peine.

Faruto mit ses mains devant son front pour se protéger de l’intense lumière et de la violente chaleur du désert. Dans la prison, il y avait de l’ombre et de la fraîcheur, tout était organisé pour que la présence du désert ne se fasse pas trop sentir. Ici, il n’y avait plus que le soleil et la chaleur. Le sol était brûlant.

L’orc regarda le demi-elfe et retroussa ses babines vertes, découvrant des dents pointues et noires. Ses cheveux étaient très longs, bien qu’il soit arrivé ici les cheveux rasés après son procès. Il n’avait jamais vu une tignasse pousser aussi vite. S’il laissait un peu cette chevelure à l’abandon, ce n’était pas le cas de sa barbe, toujours finement taillée en bouc, ce qui lui donnait un air de petit noble Wistallien. Il avait un regard bleu assez intense qui lui valait une réputation de séducteur chez les femmes de la prison, bien qu’il n’ait pas réellement cherché à plaire durant son séjour. Il était musclé, mais agile. Comme il n’était vêtu que d’un pagne, aussi l’orc put admirer à loisir combien il ne s’était pas négligé pendant ces trois années. Un véritable athlète. Il songea qu’il était dommage que cet elfe aille mourir dans le désert. Il était plus utile à la prison, aux cultures, à la manutention. Il aurait même, à terme, put passer chez les gardes, qui étaient presque tous des anciens prisonniers de la communauté.

« Vous êtes sûr que vous partez ? demanda à tout hasard le gardien. Z’avez signé, mais si vous voulez que je déchire le papier de libération….

_ Eh bien, ma peine n’est elle pas finie ? répondit avec un large sourire le demi elfe.

_ Ouais. Et c’est pas une raison pour aller crever dans le désert. On a du boulot pour vous ici. Vous êtes pas bien avec nous ? Y’a a boire, à manger, du boulot. Pas de ça dans le désert.

_ Je ne mourrais pas, enfin ! J’en ai vu d’autres…

_ C’est ça. Et moi, ce que j’ai jamais vu, c’est quelqu’un qui sort de là et qui atteint l’autre bout. Mais c’est comme je dis : faites comme vous voulez.

_ Heureux de vous l’entendre dire, gardien.

_ Bon, je vous détache, et je vous donne vos affaires. »

Il ôta les menottes du demi elfe, puis sortit la couverture et l’outre d’eau de la besace et les tendit à Faruto.

« Voici trois litrons et de quoi vous enrouler. Cadeau de l’Empire de Kaulas. Vous voici donc officiellement rendu à la vie civile.

_ Et mes vêtements ? Ceux que j’avais en arrivant ?

_ Confisqués. C’est le règlement… Tout a été utilisé pour faire de la draperie.

_ Je ne peux pas au moins emmener le sac ? » Faruto désignait la besace d’où l’orc avait sorti

« Non. Vous devez les porter.

_ Bon…. Je suppose que c’est le règlement aussi hein ? grogna le libéré. Très bien, alors je m’en vais. »

Il lui tendit une main amicale, dont la main griffue du goblinoïde se saisit en reniflant.

« Au revoir. Soyez prudent. »

L’orc rentra et ferma la lourde porte derrière lui. Faruto était maintenant seul dans le désert de Tantar. Devant lui, le sable à perte de vue. Derrière lui, un pénitencier qui lui resterait à jamais fermé.

« On est parti ! » cria-t-il pour se motiver.


BONUS : Ma gueule, une fois de temps en temps.
SPEAK RUSSIAN INSTANTLY !

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